vendredi 26 août 2016

mercredi 24 août 2016

Incipit sans suite — 6


Son nom était Gloria mais elle prétendait s’appeler Ève — «comme la première pécheresse», précisait-elle.

lundi 22 août 2016

Incipit sans suite — 5



L’histoire que je vais raconter est celle d’un homme qui partit dans la vie plutôt confiant et qui, à mesure que les jours passaient, revoyait son optimisme à la baisse.


vendredi 19 août 2016

Réponse à la lettre ouverte de Guy Karl

José Ortega y Gasset et Gary Cooper 
(Aspen 1949)


Cher Guy Karl,
J’ai lu avec attention et plaisir la lettre ouverte que vous m’avez adressée (clic). Il s’agit d’une réponse à la question: À quoi sert la philosophie? Or, dans le billet que j’avais publié (clic), la question, que je ne posais pas moi-même, était: À quoi sert un philosophe? Vous m’objecterez peut-être que la nuance est bien mince et que, pour reprendre vos mots, l’une ou l’autre des formulations revient «à se placer en dehors de la démarche philosophique, en procureur qui exige des réponses de la part d’un accusé». En l’occurrence, ce n’était pas un procureur qui interrogeait un accusé, mais, et c’est sans doute pire, un philistin qui provoquait un philosophe. Aussi crétin était le commerçant qui parlait à la cantonade tout en visant Ortega, je me demande s’il ne faudrait pas le voir comme un type qui «faisait de la philosophie» sans le savoir, tout de même que Monsieur Jourdain, commerçant lui aussi, faisait de la prose sans le savoir. Qu’elle soit posée par un esprit non philosophe et, même, prévenu contre les philosophes, la question: «À quoi sert un philosophe?», demeure une question qu’un philosophe peut s’adresser, soit à la suite d’une interpellation d’un philistin, soit en vertu de son propre esprit d’interrogation. À vrai dire, je ne me la suis jamais posée parce que d’instinct, ou par préjugé, j’avais la certitude qu’un philosophe était un homme parfaitement inutile et que, m’éprouvant moi-même sans honte comme tel, et déterminé à ne jamais contrarier ma vocation, il me semblait normal non pas de devenir philosophe mais d’étudier la philosophie et, pourquoi pas, à mes moments perdus, fort nombreux, de philosopher. Ainsi, cher Guy, cette précision de la question initiale faite, je dirai que je suis en accord avec le reste de votre propos quand vous évoquez les motivations profondes qui poussent un individu à philosopher, c’est-à-dire à faire quelque lumière dans le gouffre platonicien où le hasard l’a fait chuter et où il s’est blessé. Comme pareilles motivations l’entraînent dans une entreprise vouée à de piètres résultats, elles relèvent d’une autre nature que cette aimable curiosité qui, par exemple, anime les gens inscrits à des cours ou des conférences délivrés dans des para-universités. Vous noterez cependant que ce sont ces badauds-là dont la connaissance des auteurs ne dépasse jamais le ouï-dire qui attendent beaucoup de la «philo», comme ils disent — du sens, des recettes de vie, de beaux messages, etc. —, se montrant par là moins perspicaces que le boutiquier qui agresse Ortega. Peut-être écoutent-ils un maître qui leur indique des philosophes, mais, comme l’idiot du proverbe chinois, au lieu de regarder la lune ils admirent le doigt qui la montre. Cela signifie-t-il que pour se contenter de si peu les amateurs de «philo» et, au-delà, les indifférents, seraient des sujets sans failles, sans fragilité, sans ratages? Que leurs intérêts intellectuels ne procèderaient pas d’un fond de détresse? Pour renverser la formule de Schopenhauer, ces humains seraient-ils des animaux en bonne santé? Comme vous l’écrivez avec justesse, ce n’est pas le cas: «Simplement, chez la plupart, cela ne se voit pas, ne se ressent pas, parce que l'éducation s'est ainsi faite que l'illusion d'une conformité des deux ordres [du réel et du symbolique] s'est maintenue au fil du temps: les choses semblent en place, le doute n'a pas rogné l'heureuse conformité des mots et des choses, les valeurs paraissent assurées, et s'il y a du malheur de par le monde les choses finissent toujours par s'arranger. Discours normopathique, discours creux, qui soutient sous une forme ou une autre tous les poncifs de l'idéologie.» Reste, cher Guy, le métier que nous avons pratiqué tous deux, celui d’enseigner la philosophie à des consciences juvéniles. Là encore, pour ma part, en commençant ma carrière, je savais que je me vouais à une tâche stérile. Enseigner la philosophie c’est délivrer un savoir qui n’en est pas un à des gens qui, pour cela même, n’en veulent pas. J’y ai vu quelque temps, celui de ma jeunesse, une forme d’héroïsme chic, mais, assez vite, le héros s’est fatigué. Aujourd'hui il mord la poussière. Loin de moi l’idée que la philosophie n’a aucun intérêt, au contraire. Même si c’est dans une moindre mesure, je lis toujours les auteurs anciens et modernes — jamais les contemporains, sauf Clément Rosset — et, si j’aime à parler d’eux, c’est uniquement avec des gens qui les ont lus et compris. La philosophie est affaire de gens cultivés. Non tant en raison de la complexité des œuvres, qu’en raison même de la rareté du désir de philosopher, elle ne peut concerner qu’un tout petit nombre d’intelligences. Tout professeur de philosophie honnête ne peut qu’approuver Ortega quand il dit: «la philosophie n’est pas impopulaire parce qu’elle est difficile; elle est difficile parce qu'elle est impopulaire».
Je vous remercie, cher Guy, de m’avoir écrit. Vous m’avez donné l’occasion d’échanger avec un ami.
Le meilleur pour vous,
Frédéric

vendredi 12 août 2016

Semainier d'un Hors-Service — LI (extraits)


Lors d’un dîner où on a invité Ortega y Gasset, un représentant de commerce placé en face de lui lève la voix: «À quoi sert un philosophe? Hein? Qui peut me le dire? À rien. Le mot philosophe est un euphémisme pour désigner un niais.» Et, posant son regard sur Ortega:«Parce que, bon, soyons francs. Quelle distance sépare un philosophe d’un couillon?» «La largeur d’une table», rétorque Ortega en tirant sur son fume-cigarette. Quand j’étais étudiant à Toulouse, j’avais consacré une étude de troisième cycle à Ortega y Gasset. J’aimais chez lui son docte dilettantisme. Sa façon, comme Montaigne, de digresser quand il s’engageait dans le développement d’un thème. En remettant la main par hasard sur mon mémoire, je n’ai pas pu le relire. Je me rappelle cependant quel était mon plaisir d’avoir découvert un philosophe qui s’était donné pour tâche de ruiner, et non de «déconstruire» comme disent les chichiteux post-modernes, la phénoménologie de  Husserl. Je me flatte de pouvoir lire Ortega en espagnol, mais pour ceux qui ne le peuvent, il faudrait traduire El Hombre y la Gente. Il y a de belles pages sur la condition solitaire de chaque humain. «Ce qu’on appelle la vie est toujours une vie et elle est intransférable. Ce que je vis, moi seul le vis. La vie, c’est ma vie et elle est une solitude radicale, un ”rester seul” et un ”manquer à personne”» — raison pourquoi Ortega définira l’amour comme «la tentative d’échanger deux solitudes». Pour en revenir à l’anecdote du début, je la trouve tout aussi amusante que lorsqu’elle me fut racontée la première fois, mais j’ai toujours donné raison au fâcheux prétentieux qui provoque Ortega quant il affirme l’inutilité du philosophe. Tout de même que l’art, la philosophie ne sert à rien. À moins qu'il ne soit aussi dentiste ou plombier, un philosophe ne vous soignera pas une dent cariée ou ne réparera pas votre robinetterie qui fuit. S’il maîtrise aussi la géométrie et qu’il est bon pédagogue, il pourra vous faire progresser en cette discipline, mais en aucun cas il ne vous apprendra à «bien juger pour bien faire» — selon l’expression de Descartes. Quant aux questions métaphysiques qui vous hantent, le philosophe ne répondra à aucune — à moins d’être Dieu Lui-même. Dès lors,  le convive lourdaud d’Ortega énonce une vérité: un philosophe n’est pas d’un grand secours pour son prochain. Cela n’en fait pas un niais pour autant, sauf, bien sûr, s’il pense le contraire.