vendredi 28 avril 2017

Supériorité de la pêche


Mes compatriotes sont sommés de voter pour un libéral qui, comme le dit l’excellente Aude Lancelin (clic), désire «pour la France un destin de ”start up nation” peuplée de benêts rêvant de devenir milliardaires», ou pour une identitaire franchouillarde «entourée, comme le dit mon non moins excellent ami Tristan, de Collard, de Ménard, et autres "…ards" ». J'ajouterais: ou pour celle qui a tué son papa, ou pour celui qui a épousé sa maman. Dans ce contexte électoral trop œdipien pour moi, je me contenterai de voter pour l’abstention.  

mardi 18 avril 2017

Supériorité de l'ennui — 23


J’ai succombé à la tentation romanesque mais je suis atteint du syndrome du caméléon. Quand je lis un roman qui me tient, je me dis: c’est comme ça qu’il te faut écrire. Alors, dès que je me mets au travail, je tente de retrouver la patte de mon écrivain du moment. L’ennui est que, comme je varie mes lectures, pareille perméabilité me désoriente. Dans quelle veine écrirai-je mon propre roman? Les chapitres vont jurer entre eux. Selon l’expression de Montaigne, le livre ressemblera à une marqueterie mal jointe, faite par un artisan amateur au style hésitant. Commencer à soixante ans une carrière de romancier et se mettre en situation de se chercher !… Même répétitifs, mes essais suffisaient à exprimer mes divagations. Quelle idée de se renouveler dans le radotage? 

J’ai hâte que la période électorale se termine. Quand je vois les gueules des candidats, mes pulsions meurtrières d’anarchiste se réveillent. Plutôt que de jouer à l’homme de lettres, je ferais mieux de passer à l’action. Comme je n’en ai ni le courage ni l’énergie, je me contenterai d’un terrorisme en chambre.

Un roman qui piétine et des velléités d’attentats… J’ai trouvé un titre à ma vie de ces jours-ci: Au point mort.

lundi 3 avril 2017

Supériorité de l'ennui — 22


«Spinoza m’a appris à aimer le monde»… Je songe encore à ce propos de Raphaël Enthoven. Qu’on aime le pot-au-feu, la lecture, le surf parce que dans chaque cas un bon cuisinier, un professeur de lettres, une belle amie a su éveiller une sensibilité, sans doute. Mais jamais un philosophe n’a eu le talent encore moins la capacité d’apprendre à quiconque à aimer le monde. Aurait-il ces qualités, il ferait de son élève un non-philosophe. La philosophie ne comble pas un besoin d’aimer le monde mais de l’interpréter. Une fois interprété, le monde demeure le monde — y compris pour le philosophe. Non un objet d’amour mais l’intarissable source d’incertitudes et d’inquiétudes. Pas de philosophie sans un monde anxiogène. De tous les animaux, l’humain est le plus apeuré. De tous les humains, le philosophe est le plus angoissé. Dans un système ou un aphorisme, il épanche sa phobie des hommes, de l’histoire, de la nature — de tout. Si l’on désire aimer le monde, pas de moyen plus funeste que de philosopher. Comme en toute recherche d’amour, que ce soit pour en recevoir ou en donner, c’est s’exposer au désarroi et au ridicule. Il est plus sage de se divertir, de s’ébattre, de boire, de se droguer. Le monde, alors, devient plus aimable.      

samedi 25 mars 2017

Supériorité de l'ennui — 21


L'effet Spinoza

Je n’achète pas Philosophie magazine. Je le feuillette en rayon à la petite maison de la presse en bas de chez moi. Dans le dernier numéro, mon ami Raphaël Enthoven révèle que Spinoza, auteur qu’il découvrit quand il passa l’agrégation, lui a appris à aimer le monde. Avant ce concours, entre le monde et lui, les rapports étaient-ils tendus? Raphaël reste discret à ce sujet. L’important est de savoir qu’à sa joie d’être reçu, s’ajouta celle d’accéder à l’amour intellectuel du monde. Ayant également lu jadis Spinoza, je ne contesterais pas l’effet bénéfique, toutefois différent, que produisait sur moi son Éthique démontrée selon le mode des géomètres. À peine en tournais-je deux ou trois pages que je sombrais dans un sommeil proche du coma dont la vertu était, le temps qu’il durait, non pas de me faire aimer le monde, mais de m’en foutre absolument.

Les esprits sérieux regrettent que l’affaire Fillon empêche que l’on parle des programmes des candidats. Peu me chaut le programme de tel ou tel candidat. En revanche, l’affaire Fillon me divertit beaucoup. Je la suis comme une série télévisée. Je trouve Hollande très bon. Lui que ses ennemis ont appelé par cécité Flanby est un maître de la duplicité et du sale coup. Le dernier mitterandien, peut-être. Liquider si vite et avec tant de cruauté le candidat de la droite! Un régal! Mais la saison 1 n’est pas finie. Hollande envoie ses proches gonfler les rangs de Macron, son poulain, afin de castrer Hamon, d’en finir avec le PS des frondeurs, et de refonder un centre gauche. Bien joué! Il laisse Marine jouer sa partition de sorte que les citoyens apeurés se portent par réflexe au vote utile. Bien pensé! La saison 2 commencera après l’élection de Macron, avec les législatives. Hollande sera-t-il encore à la manœuvre? Suspense!

De Giuseppe Rensi j’avais lu, sur les conseils de Michel Polac, sa Philosophie de l’absurde (Allia). Son hostilité à l’idée d’un sens de l’histoire, son pessimisme foncier, sa pensée du hasard, furent ses laisser-passer pour entrer dans mon club de penseurs de prédilection. En ce moment, du même, je lis Contre le travail (Allia). Gianfranco Sanguinetti en a écrit la préface. Rensi pré-situationniste? Héritier de Machiavel et de Hobbes, partisan d’un État fort, le philosophe aurait ricané de thèses contestataires reposant sur un optimisme historique. 

dimanche 12 mars 2017

Supériorité de l'ennui — 20


Au XVIIIe siècle, pour être invité dans le monde, il fallait avoir la réputation d’une personne de «bonne compagnie», passer pour un esprit cultivé mais ennemi de la pédanterie, savoir plaisanter de tout mais avec tact, ne jamais se plaindre sauf à se prendre en dérision. La mauvaise humeur était proscrite, ainsi que l’esprit querelleur ou le ton vindicatif. Les hommes ne devaient pas perdre de vue qu’ils évoluaient sous le regard des femmes créditées, quelle que soit la liberté de leurs mœurs, de sensibilité et de pudeur, et ces dernières avaient obligation d’éviter toute coquetterie marquée. On pouvait être vache, entreprenant, cabotin, mais avec mesure, cette manière qui donnait un lustre aux autres manières. Tout cela pour dire que le XVIIIe siècle a été décapité à la Révolution — et, aussi, que l’atrabilaire que je suis n’eût jamais été reçu dans le monde. Pour reprendre un mot de Chamfort, je n’aurais pas accepté un instant de me laisser enseigner des choses que je sais par des gens qui les ignorent.