samedi 25 mars 2017

Supériorité de l'ennui — 21


L'effet Spinoza

Je n’achète pas Philosophie magazine. Je le feuillette en rayon à la petite maison de la presse en bas de chez moi. Dans le dernier numéro, mon ami Raphaël Enthoven révèle que Spinoza, auteur qu’il découvrit quand il passa l’agrégation, lui a appris à aimer le monde. Avant ce concours, entre le monde et lui, les rapports étaient-ils tendus? Raphaël reste discret à ce sujet. L’important est de savoir qu’à sa joie d’être reçu, s’ajouta celle d’accéder à l’amour intellectuel du monde. Ayant également lu jadis Spinoza, je ne contesterais pas l’effet bénéfique, toutefois différent, que produisait sur moi son Éthique démontrée selon le mode des géomètres. À peine en tournais-je deux ou trois pages que je sombrais dans un sommeil proche du coma dont la vertu était, le temps qu’il durait, non pas de me faire aimer le monde, mais de m’en foutre absolument.

Les esprits sérieux regrettent que l’affaire Fillon empêche que l’on parle des programmes des candidats. Peu me chaut le programme de tel ou tel candidat. En revanche, l’affaire Fillon me divertit beaucoup. Je la suis comme une série télévisée. Je trouve Hollande très bon. Lui que ses ennemis ont appelé par cécité Flanby est un maître de la duplicité et du sale coup. Le dernier mitterandien, peut-être. Liquider si vite et avec tant de cruauté le candidat de la droite! Un régal! Mais la saison 1 n’est pas finie. Hollande envoie ses proches gonfler les rangs de Macron, son poulain, afin de castrer Hamon, d’en finir avec le PS des frondeurs, et de refonder un centre gauche. Bien joué! Il laisse Marine jouer sa partition de sorte que les citoyens apeurés se portent par réflexe au vote utile. Bien pensé! La saison 2 commencera après l’élection de Macron, avec les législatives. Hollande sera-t-il encore à la manœuvre? Suspense!

De Giuseppe Rensi j’avais lu, sur les conseils de Michel Polac, sa Philosophie de l’absurde (Allia). Son hostilité à l’idée d’un sens de l’histoire, son pessimisme foncier, sa pensée du hasard, furent ses laisser-passer pour entrer dans mon club de penseurs de prédilection. En ce moment, du même, je lis Contre le travail (Allia). Gianfranco Sanguinetti en a écrit la préface. Rensi pré-situationniste? Héritier de Machiavel et de Hobbes, partisan d’un État fort, le philosophe aurait ricané de thèses contestataires reposant sur un optimisme historique. 

dimanche 12 mars 2017

Supériorité de l'ennui — 20


Au XVIIIe siècle, pour être invité dans le monde, il fallait avoir la réputation d’une personne de «bonne compagnie», passer pour un esprit cultivé mais ennemi de la pédanterie, savoir plaisanter de tout mais avec tact, ne jamais se plaindre sauf à se prendre en dérision. La mauvaise humeur était proscrite, ainsi que l’esprit querelleur ou le ton vindicatif. Les hommes ne devaient pas perdre de vue qu’ils évoluaient sous le regard des femmes créditées, quelle que soit la liberté de leurs mœurs, de sensibilité et de pudeur, et ces dernières avaient obligation d’éviter toute coquetterie marquée. On pouvait être vache, entreprenant, cabotin, mais avec mesure, cette manière qui donnait un lustre aux autres manières. Tout cela pour dire que le XVIIIe siècle a été décapité à la Révolution — et, aussi, que l’atrabilaire que je suis n’eût jamais été reçu dans le monde. Pour reprendre un mot de Chamfort, je n’aurais pas accepté un instant de me laisser enseigner des choses que je sais par des gens qui les ignorent.

dimanche 5 mars 2017

Supériorité de l'ennui — 19


Fillon fait peine à voir. Pendant cinq ans Sarkozy a essuyé sur lui ses talonnettes. À présent, la justice le cloue au pilori. Mais peut-être y a-t-il chez cet homme une vocation à être humilié — auquel cas je plains aussi tous ses ardents défenseurs, de si bons français, qu’il entraîne dans sa déroute.

Ces temps-ci, je me réveille à cause d’un rêve récurrent de désorientation. Je me trouve dans une ville que je ne parviens pas à reconnaître mais qui ne m’est pas non plus complètement étrangère. Je suis censé la traverser sans encombre quand, soudain, je me rends compte qu’en réalité je marche dans des rues que je vois pour la première fois, que je ne suis même pas en France, que je suis égaré en un pays non identifiable. Et puis jaillit une certitude: on m’a condamné à l’exil. Mais de quoi suis-je coupable? Je ne vois que le péché d’écrire qui puisse causer ce rêve prémonitoire de purgatoire.

Suite à mon billet précédent concernant les statistiques de mon blog, un ami (clic) m’écrit: «Rassurez-vous, cher Frédéric, les statistiques de blogger sont fausses, car il faut m'a-t-on dit, aux vraies visites, ajouter celles des robots de plus en plus nombreux, chargés de nous répertorier…» Être lu par des robots… Voilà une nouvelle qui devrait me déculpabiliser d’écrire et supprimer mes cauchemars…