mardi 18 avril 2017

Supériorité de l'ennui — 23


J’ai succombé à la tentation romanesque mais je suis atteint du syndrome du caméléon. Quand je lis un roman qui me tient, je me dis: c’est comme ça qu’il te faut écrire. Alors, dès que je me mets au travail, je tente de retrouver la patte de mon écrivain du moment. L’ennui est que, comme je varie mes lectures, pareille perméabilité me désoriente. Dans quelle veine écrirai-je mon propre roman? Les chapitres vont jurer entre eux. Selon l’expression de Montaigne, le livre ressemblera à une marqueterie mal jointe, faite par un artisan amateur au style hésitant. Commencer à soixante ans une carrière de romancier et se mettre en situation de se chercher !… Même répétitifs, mes essais suffisaient à exprimer mes divagations. Quelle idée de se renouveler dans le radotage? 

J’ai hâte que la période électorale se termine. Quand je vois les gueules des candidats, mes pulsions meurtrières d’anarchiste se réveillent. Plutôt que de jouer à l’homme de lettres, je ferais mieux de passer à l’action. Comme je n’en ai ni le courage ni l’énergie, je me contenterai d’un terrorisme en chambre.

Un roman qui piétine et des velléités d’attentats… J’ai trouvé un titre à ma vie de ces jours-ci: Au point mort.

lundi 3 avril 2017

Supériorité de l'ennui — 22


«Spinoza m’a appris à aimer le monde»… Je songe encore à ce propos de Raphaël Enthoven. Qu’on aime le pot-au-feu, la lecture, le surf parce que dans chaque cas un bon cuisinier, un professeur de lettres, une belle amie a su éveiller une sensibilité, sans doute. Mais jamais un philosophe n’a eu le talent encore moins la capacité d’apprendre à quiconque à aimer le monde. Aurait-il ces qualités, il ferait de son élève un non-philosophe. La philosophie ne comble pas un besoin d’aimer le monde mais de l’interpréter. Une fois interprété, le monde demeure le monde — y compris pour le philosophe. Non un objet d’amour mais l’intarissable source d’incertitudes et d’inquiétudes. Pas de philosophie sans un monde anxiogène. De tous les animaux, l’humain est le plus apeuré. De tous les humains, le philosophe est le plus angoissé. Dans un système ou un aphorisme, il épanche sa phobie des hommes, de l’histoire, de la nature — de tout. Si l’on désire aimer le monde, pas de moyen plus funeste que de philosopher. Comme en toute recherche d’amour, que ce soit pour en recevoir ou en donner, c’est s’exposer au désarroi et au ridicule. Il est plus sage de se divertir, de s’ébattre, de boire, de se droguer. Le monde, alors, devient plus aimable.